Peyton*

Une seconde qu’on voudrait éternelle

« ça n’arrive qu’aux autres, jusqu’à ce qu’on y soit confronté », cette phrase aura pris tout son sens ce début mai dernier.

Tout commence le 5 mai, où je reste plus que d’habitude sur les toilettes le matin. Quelques pertes de liquide qui ne m’affolent pas, cela arrive parfois, mais mon état général est en berne, je contacte mon médecin pour me mettre en maladie, pensant juste être malade.

Le vendredi passe, je vais énormément aux toilettes, mais ces temps-ci, c’est monnaie courante, je parle d’une cystite ou d’une infection urinaire, le médecin est de cet avis et me prescrit différents médicaments. J’ai eu une rage de dent la semaine précédente, cela pourrait être lié.

Mais je ne sais pas, une intuition me dit qu’il y a autre chose…Prenant la pilule contraceptive, il n’est pas envisageable que ce soit ça… Et pourtant, un test dans la journée indiquera le contraire.

Je suis mitigée, parfois il arrive de faux positifs, je n’ose pas trop y penser.

Le samedi, je ressens des douleurs au bas ventre et aux reins qui ne passent pas, je prends la décision tout de même me rendre à l’hôpital. Ce qui tombe plutôt mal, je devais me rendre à une journée shopping avec ma maman, mon anniversaire étant le lendemain.

Arrivé aux urgences, on ne me prend limite pas très aux sérieux : je n’ai plus de règles depuis près d’un an, je n’ai aucun symptôme, rien ne fait penser à une grossesse. On prend mes paramètres, prise de sang, une médecin arrive et ausculte mon ventre : je monte immédiatement près de la gynécologue de garde sans attendre les résultats.

Et là… le cauchemar a commencé.

Il y a bien un bébé, âgé de plus de 5 mois d’après les mesures, mais sans savoir dater son âge exact, n’ayant ni date de conception et des mesures pouvant être faussées d’un bébé petit à un grand bébé. Mais il y en a bien un, cela s’appelle un déni de grossesse.

J’en avais entendu parler, à la télé, sur des témoignages, mon entourage, mais n’ai jamais compris comment le corps pouvait ignorer à ce point ce qu’il se passe.

Seulement, il y a un problème, il manque énormément de liquide amniotique, la poche semble rompue.

Il y a désormais une chance sur deux que la grossesse continue, il faudrait que je refasse du liquide et que ma proche se referme, ce qui est possible mais assez improbable dans mon cas.

Je ne sais décrire le sentiment qui m’envahi en ce moment : j’ai déjà 3 enfants, le dernier a 3 ans, je viens tout juste de donner toutes mes affaires bébé car je n’en avais plus besoin. Un bébé est là, mais risque de ne pas rester, risque de partir. Malgré tout, je veux y croire, on peut y arriver !

Il y a également une infection, petite et une infection urinaire, ils me donnent à nouveau de quoi calmer cela et me propose de rester jusqu’au lundi pour surveiller une complication, mais je m’y refuse. Je compte fêter mon anniversaire et ne pas penser à la probabilité négative dont on m’a parlé.

Bien évidemment, j’en avertis ma maman qui m’a préparé un repas. L’ambiance sera grave, sans joie, sans rire, assez tendue, mais je pense que c’est la réponse normale à ce qui arrive. Il faudra aussi expliquer à mon plus grand ce qu’il se passe, il n’est pas bête du haut de ses 10 ans, il a compris que quelque chose n’allait pas. Je lui parle ouvertement des deux options mais qu’il ne devait pas être triste si le bébé viendrait à partir, que parfois la vie est cruelle et que c’est parfois pour un bien, pour son bien, que quelque chose n’allait pas.

Dimanche soir arrive, je voulais me détendre en jouant une partie ou deux sur Call Of Duty, mais ma tête me lance, je donne donc la manette à Monsieur et parle dans le casque avec l’amie qui joue avec moi. Je me sens assez faible et pense à de la fatigue, simplement. Je dois me lever tôt le lendemain pour vérifier si la grossesse peut continuer, ce petit bébé fait enfin sentir sa présence, je n’ai vraiment mais vraiment pas envie de penser qu’il puisse partir. Il faut amener les enfants à l’école juste avant, il faut que je dorme.

Lundi matin, je ne sais pas me lever, tout tourne autour de moi, je suis épuisée, mal, j’ai l’impression de marcher sur du coton, Monsieur prend la relève pour préparer les enfants, il conduit, je m’endors sans arrêt. Que se passe-t-il ?

Arrivé à l’école, le petit dernier rend son petit-déjeuner, il faut le prendre avec, je pense encore à repartir.

Il y a 35 minutes de trajet, il me semble interminable, je somnole, dors, me réveille, ne supporte aucun bruit, je suis faible.

Arrivée au bloc maternité, je m’assois, une sage-femme me voit et me prend directement en charge : ma tension a explosé et je fais de la fièvre sévère, étant respectueusement montée à 41° et à une tension de 15,8.

Le gynécologue est appelé d’urgence, met la sonde et m’annonce qu’il n’y a à présent plus du tout de liquide et que l’infection compromet notre santé à tous les deux, il faudra arrêter la grossesse dans la journée.

Le papa reconduit donc notre dernier chez sa Mamy, devra me prendre des affaires ainsi qu’à lui.

On m’installe, me pose le baxter, me donne des cachets pour calmer l’infection le temps que ça se stabilise.

Je dors, on me réveille pour parler de la suite, je n’assimile rien, répond à côté, je n’en ai pas envie, je ne veux pas de cette suite.

La psychologue arrivera en même temps que le retour du papa, pour nous réexpliquer en détail ce qu’il va se passer. Je n’écoute qu’à moitié.

Une autre nouvelle tombe, nous sommes tous deux positifs à la Covid-19, il y aura donc tout un schéma spécifique autour de nous. Prise de paramètres, la sage-femme s’inquiète de voir ma tension et pense que le matériel est défectueux, prend manuellement, oui, la tension est descendue, mais bien trop bas, je ne suis plus qu’à 6,4.

Nous attendrons jusque 14h pour recevoir les deux cachets, celui qui arrêtera le cœur de notre bébé et celui qui provoquera l’accouchement.

Pendant tout ce temps, je suis restée figée, sans parler, aucun mot ne sortant de nos bouches, la nervosité et la déception ont pris le dessus tellement facilement.

Il est maintenant l’heure, je sais que c’est la fin, je dois dire au revoir à un bébé dont je n’ai eu aucun moment où j’ai pu profiter. Peut-être est-ce mieux ainsi, la douleur sera-t-elle moins forte ?

Je ne pense qu’à une chose : ma connaissance qui a perdu son bébé lorsque j’étais enceinte du dernier, ils devaient arriver en même temps. Je lui parle, elle me soutient, me rassure, m’épaule, les sage-femmes sont tellement compréhensives et douces mais plus rien n’importe.

17h30, je reçois à manger, une des sage-femmes m’explique que le gynécologue préfère attendre un petit peu avant de donner le second cachet pour l’accouchement.

Je sais que mon bébé est déjà parti, qu’il dort paisiblement, que dans les prochaines heures je devrais lui donner la vie en lui ayant ôté la sienne. Je m’en veux, terriblement, je mange à peine et me recouche.

C’est à ce moment précis que les contractions sont arrivées.

J’avais le droit à une pompe de morphine, pour soulager, j’ai demandé la bouillotte pour calmer, je pensais que cela irait, je n’ai jamais eu sur mes trois enfants de contractions par le ventre, cette sensation est tellement désagréable. Et le moment arrive, je le sais, c’est maintenant. Notre fille Peyton sera née sans vie un peu avant 19h, elle est si belle, si grande, si paisible.

Je ne la lâche que pour la donner à son papa, qui accuse le choc si silencieusement, sans aucune larme, je n’ai versé la mienne qu’au moment où elle est arrivée.

Une fille, c’était le pire des scénarios pour nous, nous aurions eu un double couple, c’est le plus difficile à encaisser. Les sage-femmes arrivent pour la mettre dans son petit nid d’ange confectionné par Au-delà Des Nuages me la ramène et je resterais avec elle jusqu’aux alentours de 23h, où elles viennent la reprendre délicatement car je me suis endormie à ses côtés. Ma fièvre a disparu, ma tension est toujours mauvaise, je dormirais mal cette nuit-là. Le lendemain matin, la peine a fait place à la nervosité. Le papa ne tient plus, enfermé dans cette chambre.

La bénévole Kathy arrive pour les photos, je revois enfin ma petite Peyton qui, sur quelques heures, a changé. Kathy a été d’une douceur incroyable et c’est à ce moment précis que la tristesse nous a gagné, que les larmes ont coulé sur nos joues.

C’étaient les derniers instants où nous pourrions l’avoir près de nous. Nous profitons un peu d’elle et demandons de la mettre dans son petit cercueil, plus nous attendrons, plus dur sera la séparation.

C’est le papa qui fera cette tâche, nous demandons de ne pas fermer, nous irons chercher de quoi l’accompagner le jour de son enterrement qui est programmé à la semaine d’après. Je ne remercierais jamais assez l’équipe autour de nous, de leur tact, de leur soutien, mais surtout de nous avoir mis Covid+ afin de pouvoir avoir quelques jours de répit après cette épreuve.

Le retour à la maison fut difficile, je suis d’ailleurs allée directement sur le groupe des parents d’Au-delà Des Nuages où j’ai pu trouver des personnes formidables qui soutiennent, écoutent et comprennent. J’ai profité immédiatement pour commander un doudou, un bracelet et un ange qui accompagneront notre puce, les plus grands ayant décidé de mettre une petite pierre, ce que j’ai commandé a été prévu en double afin d’en garder un ici à la maison. C’est un conseil que je peux donner aux parents, n’hésitez pas à garder chez vous tous ces petits objets sans doute anodins mais qui vous réconforteront toujours à un moment donné. Le bracelet en exemple, j’en ai un au poignet et l’autre est sur son doudou. Ce n’est sans doute rien, mais le temps passant, ces petits objets deviendront importants.

Les jours passent, l’enterrement se rapproche de plus en plus, et le Jour-J arrive. Nous pouvons aller chercher Peyton, je prends ses petites affaires et nous nous y rendons.

L’enterrement est à 11h, nous arrivons, demandons de mettre les différents objets avec elle et prenons la route avec elle. Sur le trajet, je trouve son cercueil trop blanc, trop vide, un indélébile traîne, j’écris son nom, décore, dessine, je fais le vide dans ma tête.

Le plus dur est arrivé, nous allons devoir la laisser partir pour de bon.

Les ouvriers communaux sont d’un respect incroyable ! Le gestionnaire, Monsieur Léonard, un homme au cœur immense, nous explique la chronologie, que cet espace est pour nous.

J’entends au loin qu’un des ouvriers pleure, il connaît notre famille, son histoire. Il craque, il m’aura fait craquer avec lui, mais il respectera notre fille jusqu’à la fin. Elle sera partie dignement, respectueusement et je ne saurais jamais les remercier pour ce moment délicat.

Cette journée-là, nous l’avons passé chez le fleuriste, le marbrier, près d’elle, jusqu’à la sortie d’école où je propose à mes enfants d’aller chercher une fleur pour leur petite sœur. Ils se rendent sur la tombe, les plus petits ne comprennent pas, juste que la petite sœur est là, le plus grand fond en larmes, on se soutient, on se câline, il fera son deuil à son rythme. Je me rends seule quelques jours plus tard, pour lui parler, m’excuser, vider mon sac pendant des heures entières.

Les jours passent, les choses reprennent leurs cours, je sais qu’il va bientôt falloir reprendre le travail et je pense sincèrement que ce sera le pire moment qui arrivera.

Je connais mon contremaître, je sens que la suite sera plus dure que tout le reste. Et comme de fait, à peine revenu, il est arrivé sur mon dos, je n’étais sans doute pas prête à encaisser ses réflexions, sa mauvaise humeur, … Je me rends une fois semaine sur la tombe de Peyton, aménage son petit endroit du mieux que je peux, remets les pierres qui se sont affaissées, je fais pour qu’elle soit bien, trouve une petite lanterne solaire qui s’associe à sa plaque tombale, elle n’aura pas peur du noir.

Cela fera maintenant deux mois que Peyton est partie rejoindre les anges. Ecrire ce témoignage était pour moi indispensable, je ne sais mettre des mots sur ma douleur qu’à l’écrit.

Je sais à présent que le corps humain sait cacher une grossesse, mais sait aussi nous relever du pire, je tente de relativiser mon cas, je ne m’y attendais pas, j’ai eu moins le temps de m’attacher et l’arrachement fut moins pénible.

Une connaissance vient de perdre le sien, nous étions finalement au même stade. Je serais là quand elle sera prête, elle sait à présent que je suis passée par là, que je peux la comprendre et la soutenir.

Mon deuil n’est sans doute pas terminé, je dors toujours avec le second doudou et le cœur tricoté glissés dans le nid d’ange reçu, à la différence que je ne le sers plus autant dans les bras et ne me réveille plus en sursaut quand je ne le sens pas.

Le chemin est long, il faut être soudé quoi qu’il arrive, la faute ne sera jamais ni à l’un, ni à l’autre. Il vous faudra être vous contre le monde, contre la douleur, contre le destin. N’écoutez que vous, seul vous savez ce qui est le mieux pour vous.

J’ai voulu écouter les autres, aujourd’hui je suis contente d’avoir arrêté mon travail que de partir en dépression, il était temps que mon contrat se termine, au final, je sais pertinemment que je n’étais pas prête. Alors, oui, n’écoutez que vous.

Et surtout, n’oubliez pas que même si cela paraît impossible, rien n’est insurmontable, qu’il faudra certainement plus ou moins de temps, mais vous y arriverez. Votre bébé sera toujours là, près de vous, tant que vous y penser, il existera.

Courage à tous les paranges, à tous ces parents qui auraient voulu qu’une seconde devienne éternelle : celle où nous avons tenu notre tout petit pour la première fois, cette seconde où nous découvrions ce petit être caché en nous, cette seconde où son visage endormi nous fait oublier tout le reste.

Je pense fort à vous tous,

La maman de Peyton

 

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