Louis*

Celui/celle d’un père

Je ne suis pas encore sûr de savoir pourquoi j’écris, ni même pour qui. Si c’est pour moi-même, ou parce qu’on me l’a recommandé (j’ai reçu tellement de conseils de tout le monde ces derniers temps. A croire que mon entourage ne me croyait pas capable de serait-ce que de faire mes lacets ou me réveiller tout seul pour aller au travail…).
Je sais seulement qu’une bonne partie de mes réflexions et progrès viennent de ma femme, Camila. Et que rien, pas même elle, n’aurait pu nous préparer à tout ça.

On est le 12.01.2021 (« Bonne Année ! ») et ça fait aujourd’hui 4 mois et 4 jours (hasard) que j’ai perdu mon fils. Parfois j’ai peur qu’il sombre dans l’oubli (peut-être que c’est pour ça que j’écris : me laisser une trace ‘palpable’ et visuelle de lui). Je ne trouve que ça comme explication du fait que je ne pleure plus tous les jours ou toutes les semaines. Pourtant rien qu’en écrivant cette phrase je sens en moi cette sensation qui me soulage et terrorise à la fois, une sorte de douleur pesante et forte mêlée avec une tendresse infinie, qui fait que je sais que je ne l’oublierai jamais.
Elle me soulage parce que Louis est mon premier enfant. Et parce que parmi toutes les phrases, conseils et commentaires (clichés ou pas) que j’ai eu dans ma vie, il y a bien eu un fait que moi-même je ne parviendrai jamais à exprimer : J’ai senti ce qu’un parent ressent en tenant son bébé, son fils, dans ses bras pour la première fois. Mais cette merveilleuse sensation est malheureusement fusionnée avec celle avec laquelle je dois apprendre à vivre. Celle qu’on ressent quand on porte ce même petit garçon, sans vie, dans ses bras.

Louis à découvert beaucoup de choses pendant la grossesse : la voix de ses parents, la musique (de la bonne musique : Michael Boublé, Legião Urbana, Queen, Brassens, …), le feijão, le chocolat, les mains de son papa pendant qu’il mettait du beurre de karité pour que maman ait le moins de vergeture possible, … Dans le confort du ventre de sa maman, il a même poussé son papa et sa maman à se marier !
Tout qui est parent aujourd’hui comprend qu’un lien avec un enfant commence avant même la naissance de celui-ci. Et ma femme et moi avons vécu une merveilleuse grossesse. Mais Louis n’a jamais respiré, pleuré, crié, ni jamais ouvert les yeux pour nous voir.
Et j’en suis là aujourd’hui. J’ai fini une bière (pas ma préférée, une « Omer » pour ceux qui connaissent, mais j’attends que ma femme rentre du travail pour en boire une meilleur : une Badjawe, toujours pour ceux qui connaissent), assis sur la table de mon salon à tenter de trouver les mots les plus simples et vrais possibles pour expliquer une des choses les plus contre nature qui soit.
Bizarrement il n’y a que le calme, la solitude (et une bière) qui m’aident à mettre suffisamment d’ordre dans mon esprit que pour mettre des mots sur tout ça. Mais peu après être rentré de l’hôpital il n’y a eu que le vin pendant un bon moment pour nous aider. Deux ou trois verres le soir nous ont plus apaisé que tous les conseils que « M. Tout-le-Monde » croit être le premier à nous donne.

Je vais tenter d’être le plus ordonné possible. Que ce soit pour moi-même, ou pour la personne qui a besoin de trouver en moi en témoignage, une référence d’expérience partagée, un guide (dans le sens où strictement rien ne nous prépare à ça. Et ma femme à ‘bizarrement’ besoin de lire beaucoup d’autres témoignages, que ce soit pour savoir comment se positionner elle-même, ou savoir que d’autre que nous ont connu la même chose que nous pour « normaliser » notre situation, ou tenter de savoir comment se projeter sur ce qui l’attend…).
Pour ma part j’ai eu besoin de faire mon propre point. Et grâce à mon épouse, j’ai appris que l’homme a aujourd’hui très peu d’espace pour la peine et la faiblesse. Mon témoignage est évidemment aussi dédié à eux, aux papa… Car si on a culturellement tendance à naturellement reconnaître la douleur d’une maman (après tout « c’est la maman qui l’a porté tout ce temps, il est évident qu’elle a beaucoup souffert. Plus que toi même. Sois fort pour elle »), on a également tendance à passer tous les papas sous silence. Parce que le papa  « lui, il est fort ! Il est fort parce qu’il le doit ! Pour sa famille, c’est lui l’homme ! ». Voilà où on en est toujours aujourd’hui, à subir les vestiges d’une culture toujours trop patriarcal, qu’on s’en rende compte ou non. Mais la maman de mon fils, elle, le sait. Et ne m’a jamais mis sous silence. Elle a même à chaque occasions, rappelé que moi aussi j’existais, et que ma douleur et ma peine n’étaient pas plus faible que la sienne. Merci à toi mon amour.

On est en Janvier 2020 quand je suis rentré du travail. Je travaillais à Bruxelles chez Fedasil en tant qu’éducateur pour Mineur Etrangers Non Accompagnés (MENA). J’aime le préciser car si je viens de mentionner l’actuelle non-acceptation de la faiblesse masculine dans notre société, à l’époque ça ne faisait que quelques mois que je sortais d’un gros burn-out lié à mon ancien travail (j’ai passé 7 ans dans l’infanterie. Détail ironique après que j’aie critiqué notre société si patriarcale…Je n’y ai pas eu que du mauvais, j’y ai eu de très bonnes expériences, souvenirs et rencontres. Mais c’est un univers à deux visages malheureusement, et il était grand temps pour moi d’en partir). Et Fedasil a joué un rôle très important pour moi dans mon deuil. J’y reviendrai plus tard.
J’avais eu une journée très remplie, et il me fallait deux heures de trajets en transport en commun pour rentrer et découvrir un petit paquet emballé, avec mon épouse debout juste derrière, les mains dans le dos, plaquée contre le radiateur du salon. Plus de surprise à ce stade, c’était un test de grossesse, positif.
Je le reconnais (après m’en être excusé 1000 fois auprès de ma femme depuis), j’ai été très peu réceptif. Mon travail étant déjà très épuisant émotionnellement parlant, et rentrer pour comprendre la réalité de ce tout petit test était pour moi une chose trop grande à assimiler.
Je reconnais une fois de plus (pardon ma chérie) que le temps ne m’a pas vraiment aidé à mieux comprendre, jusqu’à notre première visite chez la gynécologue. Dès la première échographie c’est le choc. En voyant l’écran de l’échographie et en entendant le son de son petit cœur qui bat, j’ai pris la main de ma femme immédiatement. Elle a innocemment cru que c’était par amour alors qu’en fait, j’ai failli tomber dans les pommes. Le fait qu’une machine nous fasse entendre si distinctement le son du petit cœur d’un être pour lequel nous avons été « programmés » à aimer m’a vraiment surpris.
De là c’était parti : quel genre de parents allons-nous devenir ?  Qui sera parrain et marraine ? Comment et quand est-ce qu’on va l’annoncer ? Et les prénoms !? Ma femme étant brésilienne, on voulait un prénom qui se prononce plus ou moins de la même manière dans les deux langues. Et on a vite trouvé le prénom de notre fille : Alice. De là on a un peu trainé dans « le cas où… » mais Gabriel faisait son chemin timidement. On s’est curieusement plus vite projeté vers une petite fille, encore plus mignonne que sa mère. J’ai eu la peur d’en être esclave (parce que si mon épouse n’abuse pas de son charme avec moi, je n’en attendais pas autant du petit diable qui allait arriver). J’avais peur que ce monde soit trop dangereux ou vicieusement tentant pour ma petite fille chérie. Jusqu’au jour où dans la voiture (avec kit main libre bien entendu) on téléphone à notre gynécologue pour avoir la confirmation officielle et là :« c’est un petit garçon ! ». Autant dire que si conduire à Bruxelles n’est pas toujours facile, le faire avec les yeux qui coulent de larmes boulevard Général-Jacques en plein travaux est une épreuve de résistance au stress que je ne recommande pas de tester. J’en pleurais de joie. Alice n’avait plus sa place (l’ironie n’en sera que plus grande plus tard), pas même mon épouse (ok si, un tout petit peu), il n’y avait plus que mon petit garçon. J’étais si fier, comme si c’était l’évidence même ! j’avais besoin de m’arrêter, créer un bouchon dans le boulevard, sortir de la voiture et le dire à toutes les voitures derrière moi. Et même si on (toujours ce fameux « M./Mme Tout le Monde) nous a vivement conseillé d’attendre les trois premiers mois avant d’annoncer quoique ce soit à notre entourage, on n’a pas pu se taire face à la famille. Même Gabriel nous a semblé n’avoir jamais existé car peu de temps après, son prénom a changé pour Louis. Ça nous a semblé presque évident. Il n’était pas né pour s’appeler Gabriel, mais bien Louis.

Il faut comprendre notre situation : Camila est brésilienne et toute sa famille est là-bas. De mon côté j’ai deux sœurs (je suis celui du milieu pour ceux qui aiment les détails) et mes parents sont divorcés depuis plusieurs années. Ils ont chacun refait leur propre chemin. Mon père s’est remarié et ma mère a également retrouvé quelqu’un. Ma petite sœur (22 ans, mais elle restera toujours malgré elle « la p’tite ») est aujourd’hui fiancée, et ma grande sœur mariée et deux enfants : Romain et Lore. Romain est malheureusement né avec une atrophie du cervelet qui le rend lourdement hypotonique. Ayant une chance sur 4 que cela se reproduise lors d’une prochaine conception, ma sœur et mon beau-frère se sont redirigés vers les familles d’accueil et prennent soin aujourd’hui de ma filleule : Lore (et c’est moi son parrain 🙂 ).

-Je fais également une parenthèse pour insister sur cette autre réalité des enfants en famille d’accueil. J’aimerais juste faire germer cette idée qui rejoint ma propre situation ainsi que celle de toutes les personnes ayant des enfants : qu’est-ce qu’être parent ? A partir de quand un enfant est-il le nôtre ? A partir de quel moment sommes-nous considérés en tant que leur parent à part entière aux yeux de M./Mme Tout le Monde? Car le foyer de ma sœur et mon beau-frère a intégralement pris Lore comme membre de notre famille « à nous » et il n’en doit pas être étonnant si un parent (dans une situation moins ‘conformiste’) vous parle de cet enfant comme « son » enfant « à lui ». De la même manière que Louis sera pour toujours mon premier enfant, Lore est la fille de ma soeur et mon beau-frère. –

Ils représentent les deux premiers de leurs générations dans notre famille.
Ils sont gâtés et entourés comme peu d’enfants le sont (ou peut-être que c’est parce que c’est de ma famille que je vois les choses ainsi). Je n’ai pas de mot aujourd’hui pour ma sœur et mon beau-frère. Car avoir un premier petit garçon handicapé et une petite fille en famille d’accueil n’est pas le « modèle traditionnel dont on rêve » et pourtant, ils sont un modèle de dévotion. Car après avoir compris la réalité de Romain, ils l’ont vaillamment affrontée au point d’avoir Lore par la suite. On a annoncé la nouvelle lors d’un souper chez eux. Chez ma sœur ainée et mon beau-frère avec ma mère et son compagnon plus « la p’tite » et son fiancé.
Evidemment tout le monde a pleuré. Personne n’a été avare de câlins, larmes, sourires, vœux de bonheur, et je leur ai soupçonné un peu d’espoir. Enfin un petit cousin pour Lore et Romain.

Toute la grossesse s’est passée à merveille. Comme tout le monde, nous avons progressé étape par étape. Elles nous ont aidé à mieux intégrer cette réalité. Ces étapes comme aménager sa chambre, la liste de naissance (c’était une de mes choses préférées), voir le bidou de maman qui grandit, voir maman se plaindre de la fatigue était ironiquement agréable à observer (c’est le bébé de papa qui est dedans après tout, c’est normal qu’il ait besoin de tant d’énergie 😀 ), aller chez la gynécologue tous les mois, trouver une crèche, aller aux cours préparatoires à l’hôpital, les sessions à domicile de la sage-femme, comparer la taille du bébé avec celle d’un fruit ou légume sur une application téléphonique… Mon épouse et moi avions ce principe de tout vivre en même temps. Elle me rassurait souvent en me disant que la seule et unique différence entre nous était qu’elle portait Louis, mais que ça ne devait pas la rendre plus exceptionnelle ni unique ni qu’elle avait un lien plus profond avec notre bébé que moi . Elle assume tellement ses principes qu’à chaque fois que les gens (peut-être malgré eux) avaient tendance à mettre la « nouvelle maman » sur un piédestal, elle m’y laissait toujours une place (une femme formidable je vous dis 🙂 ).
Le seul point noir est le phénomène que « M./ Mme Tout le Monde » se sent le besoin de nous dire quoi faire. Tous les parents doivent avoir traversé ce passage j’imagine. C’est incroyable. Même ceux qui n’ont jamais eu d’enfants semblent mieux s’y connaître en bébé qu’un puériculteur. Jamais vu ça…  l’ironie dans ce phénomène est que même des parents se donnaient à cœur joie de nous bombarder d’ordre : « avec les miens j’ai fait comme ça et ça a marché, donc fais ci fais ça… ».

On est le 8.09.2020, je suis en train d’aménager une cage en bambou dans le jardin pour qu’un vigne grandisse dessus quand mon épouse vient me rejoindre : « Je crois que ton fils arrive ». Il est encore plus ponctuel que papa (moi je ne suis pas forcément à l’heure, je suis toujours en avance. Mais lui, il est pile poil à temps, tel que prévu !). Je ne sais pas si on ressent tous ce moment de la même manière. Un mélange de grand stress, excitation, peur, … On a envie de courir partout et nulle part en même temps. On sonne à la sage-femme qui nous dit d’attendre le plus longtemps possible avant d’aller à l’hôpital. Quelle horrible attente. On regarde la télé, on essaye de manger un peu, … Finalement on ne tient plus et on va dans la voiture pour partir accueillir notre petit bébé tant attendu.
On connaissait le chemin par cœur grâce aux cours préparatoires et on trouve notre chemin jusqu’à la maternité.

-Si aujourd’hui ma conception du Monde ou de Dieu est très remise en question, il y a bien quelque chose qui nous a mis sur le chemin de la sage-femme qui s’est occupé de nous-

On nous installe dans une chambre, la même que celle sur les photos montrées lors des cours préparatoires, et on attend qu’on vienne s’occuper de nous. De là, A. – la sage-femme – arrive avec un monitoring pour trouver le rythme cardiaque de notre petit bébé et celui de sa maman allongée sur le lit d’hôpital. Vu la manière dont elle manipule son matériel, et les mots qu’elle emploie avec mon épouse je sens qu’elle connait son travail et ça me détend un peu.
Elle ne trouve pas tout de suite le rythme cardiaque du coup elle reprend ses ‘patchs’ et cherche ailleurs « il est un peu difficile à trouver, ça peut arriver » qu’elle nous dit, mais rien n’y fait. De là, elle part chercher un gynécologue pour éviter tout malentendu. Son absence a laissé un grand froid, très pesant, et mon épouse et moi nous retrouvons vite dans les bras l’un de l’autre. Après neuf mois sans un seul problème je ne voyais pas pourquoi il devait y avoir un souci de parcours « aujourd’hui ». Du coup j’éloigne ma tête de mon épouse pour pester un peu sur l’incompétence de la sage-femme, et qu’on attende de voir avec le gynécologue de garde. Mais ma femme pleurait déjà. De là j’envisage son doute à elle et sans le vouloir ma respiration s’emballe. Très fort. Trop fort. J’ai toujours été fier de ma manière de me contrôler (ce qui me laissait toujours perplexe quand je voyais des gens frapper ou casser des objets sous un coup d’émotion comme la colère par exemple), mais là, je ne contrôlais absolument plus ma respiration. Rapide, parfois trop courte parfois trop longue avec une sensation désagréable au cœur. Comme quand on vous fait brusquement peur sauf que là, ça dure, pendant des minutes entières.
Mais je me rassure une fois le gynécologue arrivé et on attend. Il est dos à moi, assis face à maman et il fait son échographie. Il ne prononce qu’une phrase :
-« Malheureusement, le cœur de votre enfant s’est arrêté ».
De là il nous dit qu’il veut tout de même tester via une autre machine dite ‘plus puissante’ mais :
-« Non, malheureusement il n’y a pas de rythme cardiaque. Je vais vous laisser un moment ».
Quel moment atroce. Rien ne peut décrire ce moment. Aucune langue dans le monde des Hommes n’a de mot pour ça. Tout simplement parce qu’aucune langue ne devrait avoir à formuler ou décrire une situation comme celle-là. J’avais repris mon épouse dans mes bras avant le départ du gynécologue, et je n’osais plus la regarder dans les yeux. J’étais perdu entre moi, mon bébé et elle.
Sans trouver de raison à ça, j’avais peur que si je la regardais dans les yeux, elle m’annoncerait un divorce et un retour au brésil ; alors je l’ai gardé dans mes bras le plus longtemps possible en niant mes larmes, ma respiration et mes tremblements. Mais elle à tout de même fini par s’écarter de moi :
-« qu’est-ce qu’on va faire ? » qu’elle me demande en me regardant.
Et de fait…qu’est-ce qu’il y a à faire ?
-« On va vivre. Toi et moi ». C’était la seule réponse qui m’est venue à l’esprit. La seule vérité restante que voulais faire perdurer.

Nous avons beaucoup pleuré avant l’arrivée de la sage-femme, A.. Elle nous a très délicatement expliqué que c’était la première fois qu’elle se retrouvait dans cette situation, mais elle tenait à nous faire savoir qu’elle ne nous laisserait pas seuls, qu’elle resterait avec nous jusqu’au bout. Par « bout » on comprend ce qu’on n’avait pas encore osé imaginer : l’accouchement de notre bébé par voie basse, sans pleur ni cri. On a beaucoup insisté pour en finir le plus rapidement possible => faire une césarienne et nous renvoyer chez nous. Mais le personnel de l’hôpital nous l’a catégoriquement refusé et nous a tenu tête jusqu’à la fin. On a trouvé ça vicieux, fourbe, sadique de nous refuser cette demande, de nous imposer quelque chose de si horrible à un moment où aucun de nous n’avait la force de se battre. On nous répétait sans cesse que c’était mieux pour nous, que c’était important que ça se passe comme ça. On a insisté, supplié de nous aider à en finir le plus vite possible :
-« Vous pouvez comprendre non ? Pourquoi on voudrait rester dans cette situation plus longtemps ? ».
Et combien de temps en plus… ? Personne ne pouvait le dire. On nous a expliqué qu’il était important que ça se déroule par voie basse. Que ça nous permettrait de mieux comprendre. Mais comprendre quoi ? Nous avons encore une fois insisté, mais rien n’y a fait. Le personnel de l’hôpital nous a dit qu’un accouchement par voie basse serait le meilleur accueil possible qu’on puisse offrir à notre bébé. Mais qu’est-ce qu’ils en savent, eux ? Ce n’est pas eux qui sont à notre place, comment est-ce qu’ils sauraient mieux que nous ce qui est le mieux pour nous ?
De là, on nous a laissé seul dans cette chambre, en attendant le début du travail. Je suis sorti de la chambre le temps qu’on installe la péridurale. J’en ai profité pour prévenir mon travail et ma famille en quelques mots par sms, et nous avons passé la nuit la plus horrible de notre vie. Celle où nous devions rentrer à trois, nous comprenions que nous repartirions à moins de deux.
Nous sommes restés seuls la première partie de la nuit, et pendant la deuxième partie , les contractions ont repris. Je ne peux pas parler au nom de mon épouse. Je vous invite à faire comme elle et à chercher d’autres témoignage pour comprendre son ressenti, je ne peux qu’essayer de décrire le mien. Je me suis souvent imaginé qu’à un accouchement plus ‘classique’, on encourageait maman à encaisser sa douleur car après tout « c’était pour bébé », « après c’est fini et on a un bébé dans les bras », mais ici… Je n’avais aucun encouragement, empressement à affronter notre vérité de mes yeux. Je voulais que tout se finisse le plus vite possible et pourtant j’étais terrifié à l’idée de rencontrer mon bébé. Qu’est-ce qu’on doit dire à maman dans cette situation ? Personne ne nous a appris à bien réagir dans une situation comme la nôtre !
Et pourquoi est-ce que la nature tient tant à donner un goût physique à une douleur qui n’est pas faite pour être vécue ? Quel est le but ? Pourquoi cette souffrance sachant qu’après, là où tous les autres sont heureux, nous, nous devions encore bien plus souffrir ?
Camila a été changée de position quelques fois, mise dans une baignoire, perdues les eaux et de là, la péridurale à apaisé ses douleurs jusqu’au matin.

Le jour levé, A. est venue nous dire qu’elle avait fini son service, que c’est sa collègue I. qui prendrait soin de nous à partir de maintenant. Elle nous a souhaité bonne chance, et expliqué qu’elle aurait aimé être avec nous pour la fin. On ne comprenait toujours pas ce qu’il fallait pour que l’accouchement se déclenche une bonne fois pour toute tant l’attente nous paraissait insupportable. On a posé la question à une sage-femme (en sous entendant s’il était possible de provoquer l’accouchement même pour que ça se fasse en voie basse, mais… plus rapidement)
-« De notre côté, médicalement parlant, tous les voyants sont au vert. La seule chose qu’il faut maintenant, c’est que vous soyez prêts à le laisser partir ».
Il nous aura fallu tout ça pour comprendre. Et si ce n’était pas le bébé qui bloquait l’accouchement ? Ou un manque de contraction ? Ou la péridurale qui bloquait le tout ? Et si c’était nous qui, sans le vouloir, empêchions notre bébé de partir ? Ou peut-être que c’était lui qui ne voulait pas partir sur un désaccord ? Qu’il voulait notre approbation pour pouvoir partir sereinement ?
Si au jour d’aujourd’hui on sait qu’on n’aura jamais d’explication sur le pourquoi est-ce que son cœur a cessé de battre, la seule explication qu’on ait trouvée est celle-ci : soit nous, soit lui n’étions prêts à partir sans l’accord de l’autre. Sans se dire au revoir une dernière fois.
Nous avons beaucoup réfléchi à ces dernières paroles et qu’on le croit ou non, l’accouchement a commencé peu de temps après.

Notre gynécologue, le Dr A., est arrivée. Evidemment elle a été prévenue pendant la nuit, mais la faire venir avant l’accouchement était inutile, et elle nous a rejoint quand le vrai travail a commencé. Ça a été un moment délicat pour tout le monde. Qu’on le veuille ou non, quand on côtoie une personne minimum une fois par mois pendant 20 à 30 min pour une chose si importante et intime de notre vie, on développe des liens dans les deux sens. Notre gynécologue n’a pas fait exception et on pouvait voir que c’était également très peinant pour elle.
Mais grâce à elle, I. et mon épouse, tout s’est passé merveilleusement bien. Elles ont été toutes les trois formidables. Je ne les remercierai jamais assez.
En soi, les gestes et techniques pour aider maman à accoucher ont toutes été identiques à un accouchement ‘classique’, sauf qu’ici on était bloqués entre le fait de vouloir en finir, et la peur que ça se finisse.
Sans qu’elle s’en rende vraiment compte, mon épouse est devenue un modèle de force, courage et persistance. Pendant que notre fils faisait son chemin jusqu’à nous, je n’ai pas été habité par les sentiments de perte ou tristesse qui m’ont hanté toute la nuit. Je n’ai été envahi que d’amour et de fierté pour mon fils et sa mère. Plus je le voyais arriver, plus mes sentiments pour eux grandissaient. Quelle sensation addictive que celle de la naissance de son enfant. Ces quelques minutes à elles seules valent la peine de traverser une grossesse ou une vie de responsabilité parentale.

J’ai rencontré Louis dès son arrivée, et il a été immédiatement blotti dans les bras de maman. Sachant que j’avais si peu de temps en sa compagnie j’ai voulu prendre une photo, mais je n’osais pas gâcher le moment.
-« Ça te dérange de prendre une photo ? » que Camila me demande 🙂
Même à ce moment-là je croyais aimer mon fils. Pourtant, peu de temps après, Louis nous a été retiré pour qu’il soit lavé, examiné (taille et poids, mais également pour commencer une autopsie dans l’espoir de trouver une cause à son départ) puis il a été placé dans mes bras. Ça non plus je ne pourrai jamais l’expliquer. Toutes ces sensations sont aussi fortes que complexes à décrire. Quelle est la plus belle sensation entre :  se rendre compte qu’on est devenu papa, et celle de rencontrer son fils pour la première fois ? Quelle est la plus déchirante entre devoir adieu à son fils le jour de son arrivée sur terre, et perdre toute raison d’exister ? Tout ce que je savais à ce moment-là c’est que j’ai été moi-même crée pour rencontrer ce petit garçon. Il était si beau, si magnifique. Il avait tout de sa mère : sa bouche, son regard apaisé quand elle dort, un visage qui n’aspire que de la tendresse, …
Si j’ai cru faire comprendre à toute personne qui lit ce témoignage que l’accouchement a été une matérialisation du fait qu’on était prêt à laisser notre bébé partir, ce n’était pas du tout mon cas. Moi j’avais encore tout à dire et à faire avec lui. Il devait encore manger, boire, rire, grandir, rencontrer ses amis et sa famille, il devait tomber amoureux, on devait encore partir ensemble faire du sport et voyager, et faire la fête ensemble…
Mais je n’ai rien eu de tout ça. Alors je l’ai tenu dans mes bras, dans l’espoir qu’il reçoive toute la tendresse et l’amour que je lui avais exclusivement gardé en réserve ces derniers mois. A plusieurs reprises j’ai perdu pied face à la réalité pendant que je le tenais dans mes bras. Je ne faisais que répéter :
-« mon bébé, mon fils, mon garçon… mon bébé, mon fils, mon garçon… ».
Comme si le fait de me l’entendre dire me faisait plus réaliser, comprendre le moment que j’étais en train de vivre. Toute mon attention était sur ce petit garçon que je tenais dans mes bras, ce petit garçon pour qui jamais je ne ressentirai un amour pareil dans ma vie pour qui ou quoi que ce soit d’autre. Je lui parlais sans m’arrêter, j’avais si peu de temps pour lui dire tout ce que j’avais sur le cœur. Les parents ont normalement une vie pour tout dire, nous avions si peu de temps pour pouvoir le faire.  Je lui ai dit que son papa l’aimait de tout son cœur, et que jamais il n’oublierait tout ce qu’il a appris grâce à lui. Je lui ai aussi, à plusieurs reprises, dit merci. Jusqu’à aujourd’hui je remercie mon fils de m’avoir donné le privilège d’être son papa. Je lui ai demandé de m’attendre. J’étais mort de honte à demander ça de lui alors qu’on venait de se rencontrer en chair et en os, pourtant, je ne pouvais pas encore partir avec lui. Car maman elle, est toujours bien là. Quel horrible dilemme : Qui doit primer entre la personne qu’on choisit d’aimer et celle qui nous a choisi pour qu’on l’aime ? Je l’ai embrassé un peu partout sur son visage. Pendant que je parlais à mon fils, mon épouse nous regardait.  Elle faisait comme moi, elle tentait de retenir un maximum de détails de son petit visage le temps qu’il nous était permis de passer avec notre petit garçon.

-Pour ceux pour qui cette situation est abstraite, notre bébé est né en apparence tout à fait normale. Il était comme votre bébé à 9 mois de grossesse, 54 cm, 3.750 kg, à la température du ventre de maman, sauf qu’il paraissait dormir. Il n’y avait qu’une seule différence qui faisait qu’on pouvait estimer l’heure de l’arrêt de son cœur, c’est sa peau. Notre peau se renouvelle en permanence de notre vivant. Mais son cœur s’étant arrêté quelques heures auparavant, la peau de Louis a cessé de se renouveler et par endroit – très petit – il avait une ou l’autre toute petite cloque (le début d’une décomposition de la peau) à peine visible. –

Quelques temps après, une sage-femme est arrivée pour nous présenter une A.S.B.L : « au-delà des nuages » (ou « Boven de wolkens » en néerlandais, car cette A.S.B.L est d’origine flamande). Cette A.S.B.L est constituée d’un groupe de personne bénévole volontaires – dont des photographes professionnels ou amateurs – qui viennent capturer en photo le peu de moments qu’il nous ait donné de passer avec nos enfants. Soit l’enfant seul, soit avec un ou les parent(s). Mon épouse a pris peur et a refusé leur service. Mais j’ai immédiatement accepté sachant que même si ce serait dur sur le moment, je serai soulagé d’avoir une trace matérielle de mon petit bébé. De là, Camila a changé d’avis. L’hôpital s’est gentiment chargé de les contacter, et on nous a informé qu’ils seraient rapidement présents pour nous. Une sage-femme nous a ensuite expliqué que nous allions être transférés de chambre. Elle m’a demandé de lui tendre mon enfant le temps du transfert de chambre, pour que ce soit plus discret, mais j’ai refusé. Je voulais qu’il reste près de moi. En fait, Louis ne devait aller nulle part ailleurs que dans mes bras. Je n’étais même pas prêt à le rendre à sa mère, alors une étrangère… la sage-femme semblait contrariée car :
-« Ce ne n’était pas vraiment comme cela qu’on procède », mais je tenais à contempler et câliner mon fils tant que je le pouvais. Et elle, elle voulait le cacher à tout le monde derrière un drap. Elle a consenti à me le laisser si je restais sur le lit de mon épouse avec un drap sur mon fils, toujours dans mes bras. J’ai quand même levé le drap de son visage plusieurs fois sur les quelques secondes du transfert…

Nous sommes restés quelque temps dans cette chambre à contempler ce si beau petit garçon, à tenter de retenir chaque détail de son visage et petites mains quand I. est venue nous dire au revoir car elle aussi terminait son shift. Nous l’avons remercié comme on a pu, et de la même manière qu’A. l’a fait pour elle, I. nous a présenté à M., sa collègue qui s’occuperait dorénavant de nous.
On ne pouvait plus se concentrer sur quoique ce soit de par la fatigue et toutes ces réalités que nous avions eues à affronter. Les émotions que mon épouse et moi ressentions devenaient de plus en plus incontrôlables.
Nous avons compris qu’un nouveau problème arrivait. Nous aimions notre fils du plus profond de notre être, et pourtant la douleur et le chagrin gagnaient chaque seconde du terrain. C’est une nouvelle fois très compliqué à décrire, mais tenir votre petit bébé sans vie dans vos bras vous met dans une position où l’amour et la peine prennent un malin plaisir à se battre dans votre âme, et c’est plus que ce qui est humainement supportable.
Qu’est-ce qui devait primer entre notre saineté d’esprit et l’amour qu’on pouvait donner à notre fils tant qu’il en était encore possible ? Le personnel de l’hôpital semblait l’avoir remarqué et avant de perdre définitivement la raison, on nous a proposé d’emmener Louis dans « la salle des défunts », où il sera bien installé. Sachant qu’à n’importe quel moment où on aura besoin de passer du temps avec lui, il nous sera apporté. Ça a été un déchirement atroce, on avait honte de le laisser partir au loin, de l’abandonner juste après sa venue au monde. On venait de comprendre tout l’amour qu’on lui portait et pourtant on l’abandonnait aux mains d’inconnus. J’en voulais même à la sage-femme de vouloir me prendre, me voler mon fils. Et pourtant on avait besoin Camila et moi, de souffler, de faire le point, de se rappeler qu’on s’aimait, qu’on était toujours là l’un pour l’autre.

Par la suite, « Au-delà des Nuages » est arrivé. Nous avons rencontré la photographe qui prendrait soin de nous, D. . Je n’ai pas un assez bon français que pour exprimer ma gratitude envers cette bénévole. Elle a été d’un tact et d’une douceur infinie envers nous. Elle a traité notre petit bébé avec délicatesse et tendresse. Sa première phrase d’entrée a également été de nous féliciter en tant que nouveaux parents. Après avoir fait un peu connaissance, elle nous a proposé d’emmener Louis pour qu’il soit pris en photo. Pendant que Louis avait droit à sa séance shooting une assistante sociale et une psychologue de l’hôpital nous ont également été présentés.

-J’en profite que toutes les personnes que nous avons rencontrées : que ce soit sage femmes, photographes, gynécologues, psychologues, équipes des pompes funèbres, assistant social, ont été essentiels pour nous. Nous n’en serions pas là sans eux aujourd’hui. Merci encore à tous de votre tact et de votre bienveillance –

Dans notre cas, la psychologue de l’hôpital ne nous a pas été d’une grande aide. Mais le fait qu’elle se soit présentée à nous a été apprécié. Après les sage-femmes et la photographe d’Au-delà des Nuages, elle a été la première à nous féliciter de notre nouveau statut de parents. Car qu’on le veuille ou non, l’assistante sociale nous a informé que la ville (et l’Etat) nous reconnait officiellement en tant que parents, et que notre fils doit être légalement déclaré à la ville. Heureusement pour nous, l’assistante sociale qui est venue juste après était là pour s’occuper de ça. Celle-ci nous a proposé d’étendre ses services pour contacter une pompe funèbre mais c’était trop tôt pour nous. Nous étions toujours en train de profiter de notre temps auprès de Louis, nous n’avions pas encore l’esprit projeté plus loin que cette chambre d’hôpital. L’assistante sociale nous a expliqué les différentes démarches à suivre en nous rappelant qu’en cas de besoin elle serait toujours joignable.
Après toutes ces visites, c’est notre gynécologue « à nous », le Dr A. qui est arrivée. Nous avons beaucoup parlé ensemble. Elle a pris de nos nouvelles, et nous des siennes. J’ai très peu de références dans le monde de la gynécologie mais elle a été remarquable avec nous. Pendant qu’on parlait, elle nous a malheureusement expliqué que quelques jours auparavant, elle a eu un autre couple de patient qui a perdu un bébé très peu de temps après l’accouchement alors même que sa maman était en train de l’allaiter à l’hôpital. Bien qu’elle ait « bien fait » de nous raconter leur histoire, ça a été un choc. Nous qui n’avions jamais imaginé perdre notre bébé, voilà qu’en une semaine nous apprenons que deux sont partis trop tôt. Et à partir de là, nous avons compris que nous n’étions pas les seuls à traverser ce genre d’épreuve. Etrangement, nous qui ne savions même plus nous soutenir nous-mêmes avons ressenti une immense vague de compassion envers ce couple et leur enfant que nous n’avions jamais rencontré.
Pour la première fois, le Dr A. nous a alors dévoilé cet autre côté de sa profession. Quand on pense à une maternité, on « vulgarise » cet endroit comme ‘une usine à bébés’. Mais ce qu’on ‘oublie’ hypocritement, ce dont on ne parle pas, ce sont toutes les personnes qui traversent une histoire moins ‘traditionnelle’. Ce tabou des accouchements silencieux. De par l’émotion que le Dr A. laissait transparaître en nous racontant l’histoire de ce couple, nous avons compris pour la première fois que notre bébé n’a pas impacté que nous. Il y a eu toute une série de personnes autour de nous, pour s’occuper de mon épouse et moi-même, qui a ressenti un profond désarroi, détresse et chagrin. Ils étaient là parce que c’est leur travail, celui d’accueillir notre fils dans les meilleures conditions possibles, ce n’est pas pour ça qu’ils ont perdu leur humanité. Et c’est tellement contre nature de donner naissance à un bébé sans vie…
Le Dr A. nous a également expliqué qu’elle a eu le temps de croiser A. (la sage-femme), qui s’était cachée de nous pour pleurer, mais qui tenait à rester forte en face de nous. Cette dame, sage-femme, travailleuse, aujourd’hui, je lui témoigne mon plus grand respect, compassion et gratitude. Même si bien sûr nous n’avons jamais rien fait pour que ça arrive, je suis navré de lui avoir fait vivre cette épreuve…Il en va de même pour le gynécologue de garde, I. , M. et le Dr A.

-J’ai toujours su qu’il y avait différentes sortes de courage. Celui qui m’a fait entrer dans l’armée n’est pas le même que celui que mon épouse a eu pour traverser la planète afin de vivre avec moi, et le courage de ces hommes et femmes travaillant dans le monde médical est encore d’une toute autre nature. Je n’ai pas leur courage et leur force. Mais j’ai aujourd’hui un très grand respect et admiration pour eux. –

Une fois le Dr A. partie, nous avons demandé si le photographe avait terminé pour passer du temps avec notre petit garçon. Il est arrivé dans les mêmes vêtements que ceux que nous avions prévu pour lui, mais suremballé dans un genre de petit paquet de réfrigération pour le préserver.
Dieu qu’il était beau. Je me suis une nouvelle fois attribué un élan de fierté en me disant que j’avais participé à la création d’un si beau garçon. Moi qui avais plus peur d’être esclave d’une petite fille, je n’avais jamais imaginé fondre à ce point pour mon fils.
La seule et unique différence est qu’il était maintenu au frais pour rester le plus longtemps possible présentable, et que sa peau était par conséquent toute froide, et ses joues un peu durcies. Si on faisait attention, on pouvait voir aussi qu’il y avait une nouvelle petite cloche dans le haut de son oreille droite et au bas de son nez.
Il a naturellement été mis entre les mains de maman qui était allongée dans son lit d’hôpital.
Nous n’avons jamais su profiter du temps avec notre bébé sans pleurer. J’ai beaucoup pleuré, et mon épouse aussi. Ces sensations vécues pendant le travail, l’accouchement, la nuit, ne nous ont pas quittés tout ce temps. Sauf que l’amour s’est invité, et c’est vraiment beaucoup de choses à encaisser en une fois. Nous nous sommes partagés Louis à tour de rôle avant que quelqu’un ne frappe à la porte.

La photographe d’Au-delà des Nuages, D. , a été très douce avec nous, nous a expliqué que la séance photo avec Louis s’était très bien passé et nous a demandé si nous étions prêts à en faire quelques-unes avec lui. Notre séance a duré une vingtaine de minutes. Vingt minutes pendant lesquelles nous avons pu immortaliser au mieux nos uniques moment passés avec notre fils. Ces photos sont inestimables pour nous aujourd’hui. La séance photo aurait pu être plus longue mais j’ai été soulagé d’entendre Camila me dire que c’était trop dur, qu’elle ne pouvait plus. Très honnêtement, c’était très vite devenu insupportable pour moi aussi. Mais j’avais le sentiment d’avoir le devoir de pratiquer le plus de mes obligations paternelles possibles tant que j’en avais l’occasion, quitte à en perdre la raison, alors je prenais sur moi en me disant que c’était pour nous trois. Mais c’était tellement à assimiler en si peu de temps que je n’aurais pas su tenir plus longtemps non plus. Nous avons beaucoup remercié D. qui nous a expliqué que nous recevrions les photos quelques jours plus tard par mail. Cette association laisse sa marque au travers de petits cœurs fait en crochet par n’importe quel bénévole. Chaque petit cœur matérialise l’amour d’un parent porté pour un bébé parti trop vite. Par la suite, « Au-delà des Nuages » met sur son poster une nouvelle étoile avec le nom du bébé. J’invite tout le monde à aller compter les étoiles de leur affiche pour se rendre compte de ce monde mis sous silence…
Le soir venu, M. est venue pour voir comment on allait, et nous a proposé une petite aide médicale pour dormir un peu.

Nous avons quitté l’hôpital 09.09.2020. Le lendemain de l’accouchement.
Nous avons immédiatement demandé pour revoir Louis une dernière fois.
Nous savions que ça devait être la dernière, pour nous. Ses cloques grandissaient et sa peau était un peu plus blanche que la veille. Ça, nous aurions pu le gérer sans soucis. Mais plus on passait du temps avec notre bébé et plus on se sentait perdre la raison. Pourquoi nous infliger une douleur pareille ? Pourquoi n’avons-nous pas le droit de connaitre son regard ? Son sourire ? Sa voix ? Comment pouvait-on nous féliciter d’être parents alors qu’on avait abandonné notre fils dans cette « salle des défunts » ? Où était cette salle de toute manière ? Et qui allait s’occuper de lui là-bas ? On voulait partir avec lui, le rejoindre.
J’étais obsédé par cette idée, par cette pulsion qui fait que si mon épouse n’était pas avec moi ici sur terre, je serais déjà parti rejoindre mon fils pour m’occuper de lui où qu’il soit.
Pourtant, il fallait lui dire adieu. Le lendemain même de notre rencontre. Rien, sur cette Terre, n’est plus horrible que de dire adieu à son enfant. A son bébé, à son petit garçon. J’ai 29 ans et en principe je dois vivre encore plusieurs années pourtant, je n’ai aucun doute là-dessus : rien n’est plus douloureux et plus difficile que ça. Ce déchirement contre naturel est une douleur presque physique. J’étais perdu. Pourquoi est-ce qu’il fallait que je le laisse entre les mains du personnel de l’hôpital ? Je n’avais qu’à pousser tout le monde hors de mon chemin et m’enfuir avec lui. Sans personne. Mais c’était pour laisser Camila derrière… ça je ne le pouvais pas non plus. J’ai dit plusieurs fois à Camila qu’après survécu au fait d’avoir rendu mon fils à Marine, je pouvais traverser n’importe quoi… A une époque, je lui en ai même presque voulue d’être restée dans ma vie parce qu’elle était la seule chose qui me retenait de partir à la recherche de mon fils, où qu’il soit…

Nous étions partagés entre la peur de rentrer chez nous (et d’affronter notre nouvelle réalité de rentrer à deux au lieu de trois) et en même temps, nous avions besoin de nous éloigner le plus possible de l’hôpital dans le naïf espoir de tout oublier. Fort heureusement nos sommes propriétaires de deux petits chats (Zola et Lucille) et ils ont plus pris soins de nous que beaucoup d’humains.

-Pour l’anecdote nos petits chats ont eu un drôle de comportement les jours qui ont suivi. Là où d’ordinaire ils vivent « leur vie de chat », ici il y en avait systématiquement qui restait avec nous (« contre » nous, pièce par pièce, d’une chaise à un divan jusqu’au lit) tant que l’autre n’était pas rentré de sa sortie dans le jardin. De là ils se croisaient, et l’autre prenait le relais. ‘On voit ce qu’on a envie de voir’ et pourtant, il n’y a qu’à cette période-là qu’ils ont agis de la sorte. On a été touchés de leur réconfort et présence. Et à leur manière, ils nous ont donné un objectif, une raison de nous lever le matin, ne serait-ce que pour leur ouvrir la porte ou leur donner à manger…

Quand nous sommes rentrés dans la maison, Camila a lâché tout ce qu’elle avait dans ses mains et a pleuré, debout, dans mes bras. Après un moment, je suis entré dans le salon, là où le parc de Louis attendait. Et là, c’est moi qui me suis effondré.
A nouveau, je ne tenterai pas de trouver les mots pour décrire cette sensation car il est impossible de vraiment la comprendre sans la vivre. Mais c’est un mix de perte de volonté de vivre, douleur, poids et tristesse. C’est un sentiment agressif et cruel qui vous prend, et dont vous ne pouvez-vous défaire. Cette période a été la pire après les deux dernières nuits à l’hôpital. On chassait tout signe de vie et d’énergie. La télévision avec ses couleurs et ses sons et musiques étaient fuis, les plaisirs de nourritures proscrits, sauf pour l’essentiel. La culpabilité liée au plaisir de faire du sport ou prendre un bain nous empêchait toute forme de détente…
Notre routine était : se réveiller, pleurer dans les bras l’un de l’autre, rester couchés, affable, aller dans le divan pour regarder un écran de télévision noir avant de tourner notre tête sur le parc. De là les pleurs revenaient alors on allait dans la cuisine attendre que le temps passe et ainsi de suite.
On ne voulait voir personne… Pour quoi faire ? Entendre les « ça va ? », « il n’y a rien de pire qui puisse arriver », « et tu savais que son cœur ne battait plus ? tu n’as rien senti ? », « On sait à quoi c’est dû ? ce n’est pas possible »… On n’avait vraiment pas besoin de tout ça.

Notre sage-femme à domicile, J. , à bien entendu été mise au courant de notre situation et nous a envoyé un sms de compassion avec une instruction simple : mangez et respirez. Ne pensez qu’à ça et pas au reste.
Dans une période de chaos telle que la nôtre, s’en tenir à des choses qui devraient être casi inconsciente, avait quelque chose de réconfortant. Alors on l’a fait. On a mangé et respiré, et ça a marché. Je me suis vite rendu compte que si j’arrivais à me réveiller, me laver et faire à manger, ce n’était pas pour moi (moi, la seule idée qui m’obsédait était de retrouver mon fils), c’était parce que je devais prendre soin de mon épouse. Et que je ne pouvais pas prendre soin de qui que ce soit sans prendre soin de moi-même.
Très peu de temps après nous nous sommes découvert un allié. Nous étions partis en voyage de noce en Bourgogne alors que Camila était déjà enceinte de Louis et elle est allée chercher une bouteille de Beaune que nous avons bu ensemble. Je suis plutôt amateur de bière mais elle a dans mon esprit un attachement trop fort à l’allégresse et bonne humeur, donc… pas de bière pour m’aider. En revanche le vin a eu un très bon effet. Je ne parle pas d’une cuite chaque soir, juste un ou deux verres au diner, et pourquoi pas au souper. Il n’y a que ça qui nous a arraché un sourire de temps à autre. Et mieux que le vin : par moments quelqu’un sonnait à notre porte et au moment de l’ouvrir, personne. Juste un paquet emballé déposé à l’entrée avec une lettre d’un ami ou membre de la famille pour nous livrer un panier avec de la nourriture préparée pour souper pendant un jour ou deux. Ce genre d’attention a eu un effet bien plus profond, soutenant et sincère pour nous que beaucoup de mots.

-Culturellement on nous apprend à aller trouver une personne endeuillée pour lui dire : « toutes mes condoléances ». Alors qu’en fait si vous voulez dire à une personne que vous pensez à elle et que vous voulez l’aider dans le même temps, on n’a rien ressenti de plus chaleureux et expressif que ces petites boites et sachet de nourriture que ces personnes sont venues nous déposer sans même nous dire bonjour. C’était bluffant. Seuls quelques personnes avaient compris qu’on n’était pas capable d’avoir une interaction sociale et pourtant, elles ont trouvé avec beaucoup d’humilité cette manière très efficace de nous dire plus clairement qu’en parole : « -Je pense à vous, et vous n’êtes pas oubliés malgré nos silences ». –

On n’a pas vraiment eu de repos en rentrant chez nous sachant qu’il nous fallait choisir sur : comment dire au revoir à Louis ?
Nous étions un peu perdus, personne ne nous a appris comment effectuer ce genre de démarche. Ce n’est pas le genre de chose à laquelle on pense. Ce n’est pas le genre de chose à laquelle on a envie de penser… Mais nous, nous n’avions pas le choix. De là j’ai fait le tour de tous les cimetières dans lesquels il nous était autorisé d’aller, et on a choisi un cimetière calme, boisé. Facile d’accès sans qu’il soit trop près de là où on habite. On a eu trop peur de devenir dépendant du cimetière en habitant trop près, d’être « hantés » par l’idée d’y aller sans arrêt et de finir par oublier de vivre. On a donc suivi les procédures et après avoir demandé un emplacement au cimetière de la Belle Jardinière, nous sommes passés à l’étape suivante : quelle agence de pompe funèbre ? Toujours sans savoir par où commencer nous avons fait le tour d’internet pour en choisir une. Nous avons été reçus avec beaucoup d’attention et de soin, et ils nous ont aidés dans les démarches administratives du cimetière et des funérailles. De là, on nous a posé une nouvelle question : quel genre d’Adieu ? Nous venions de perdre toute croyance en un Dieu, quel qu’il soit. Et pourtant nous nous sommes dit que quoiqu’il existe après notre passage sur terre (s’il y a bien quelque chose après), s’il y avait une chance que notre bébé ait une « faveur » en contactant quelqu’un de compétent dans notre monde, alors il nous fallait prendre cette chance. On ne savait pas trop par où commencer et l’agence nous a redirigé vers un curé qui a été magnifiquement humain avec nous. Après avoir pris contact, nous l’avons reçu chez nous. Il a accueilli notre peine, notre détresse, il est resté à l’écoute et sans avoir retrouvé une Foi, je suis plus serein aujourd’hui aussi grâce à lui. Il nous a parlé d’un enfant de sa famille parti trop tôt suite à un accident pour nous dire qu’il pouvait ne serait-ce qu’imaginer ce qu’on traversait. Ce curé est resté si humble face à nous, qu’il a choisi un passage de la bible où Jésus se montre le plus humain, mortel et démuni. Celui où il perd son meilleur ami et n’est, à l’image de l’Homme, incapable de faire autre chose que de pleurer pour celui qu’il aime.

Tout était maintenant prêt pour dire au revoir à notre petit garçon. Nous n’avions plus qu’à attendre. Cette attente était presque aussi horrible qu’entre notre arrivée à l’hôpital et l’accouchement. Camila se rend compte aujourd’hui qu’elle a très peu de souvenir de cette période tant son cerveau a décidé de lui fermer l’accès à ces jours. Jusqu’à aujourd’hui je n’ai rien oublié, mais je comprends (envie même) pourquoi son esprit a pris cette décision. Nous sommes restés là, Camila et moi, à ne manger que par nécessité. A caresser nos deux petits chats, à boire un verre de vin, à pleurer et attendre… Les deux jours de visite au funérarium n’ont pas été facile. Beaucoup de gens ont tenté de nous partager leur compassion, de nous convaincre qu’ils partageaient notre douleur, et pourtant de manière très égoïste, nous y étions très peu réceptifs. Qui peut comprendre ce sentiment si contre nature ? Personne ne peut, ne doit comprendre ça au risque d’en perdre tout humanité. Alors on a écouté, accueillis leur peine et compassion. Mais durant ces jours, ceux qui m’ont le plus touchés sont ceux qui sont venus jusqu’au funérarium, pas uniquement pour nous, mais pour Louis. Certaines personnes sont venues, nous ont bien sûr dit bonjour, mais sont restés là, dans leur coin, sans rien dire, sans parler. Uniquement pour être présent pour notre fils et non pour nous. Pour lui dire au revoir « à lui » et pour pleurer en sa présence. Sans aucune méchanceté envers les autres, ces personnes-là sont celles qui m’ont le plus affectés. J’ai trouvé ça si humble et sincère. Même si ce n’est pas pour Camila et moi qu’elles ont fait le déplacement je leur suis immensément reconnaissant d’être venues pour mon fils. J’ai même une amie qui m’a expliqué être venue jusqu’au funérarium, puis une fois sa voiture garée elle est partie, sans même rentrer dans l’établissement. Elle m’a raconté pour la première fois avoir perdu elle aussi sa petite fille, et elle n’a pas eu la force d’assister à un tel adieu une deuxième fois. Je ne t’en tiendrai jamais rigueur. Je te remercie de me l’avoir dit, et je te félicite d’être venue jusqu’à nous. L. peut être incroyablement fière de sa maman :).
Durant ces deux jours de visites j’ai été surpris de recevoir de si nombreux messages venant de personne que je connaissais mais dont j’avais perdu contact depuis des mois, voire des années même, et qui avaient traversé la même épreuve que nous. Ça n’a fait que confirmé ce qu’Au-delà des Nuages nous a appris. Il y a tellement de bébés qui partent trop vite. Et personne n’en parle. A l’image du racisme ou sexisme « hypocrite à l’Occidentale », il y a ce tabou interdit des deuils périnataux. C’est une vérité horrible à intégrer mais tout le monde doit en prendre conscience. Tout le monde doit savoir que dans son entourage, il y a une personne qui a perdu un enfant mais n’ose pas le dire parce que ce n’est pas « socialement acceptable » d’en parler…
Nous avons choisir de présenter le cercueil ouvert les premiers instants, le temps que notre famille le rencontre, le voit de leurs yeux.  Pour nous, pour qu’on puisse mettre un lumière notre petit bébé, l’embrasser et lui parler librement. Mais aussi pour conscientiser notre entourage que ce que nous avons perdu, ce n’est pas abstrait comme une « poche de sang » ou une fausse couche, mais bien un petit bébé. Un petit garçon au début de son existence, prêt à être aimé au même titre que n’importe lequel d’entre nous à son âge. Ensuite, nous avons fermé son petit cercueil pour le restant de ses visites. Avant de le fermer, Camila et moi avons imprimé quelques photos de notre mariage auquel il a assisté, mariage qui a eu lieu grâce à lui. Sa marraine, ma sœur, lui a également laissé un petit poulpe en crochet, et ma petite sœur lui a laissé une lettre fermée. C’est tout ce qu’il nous était possible de faire de plus. Le reste, la « Vie » / « Dieu » nous l’avait pris… On n’avait plus rien…

– Une nouvelle parenthèse pour conscientiser une nouvelle fois le plus de personne possible que les parents ayant traversé une fausse couche ou une perte prématurée ont autant souffert que nous. « la douleur liée à la perte d’un être cher n’est pas propotionnelle à la durée de gestation. On n’aime pas plus un bébé à 36 semaines qu’à 8 semaines ». Soyez donc s’il vous plaît compréhensif et attentif à l’égard de personnes qui ont vécu une telle perte –

Le troisième jour, nous avons pu lui dire au revoir une ultime fois. Le curé est venu, a présidé la cérémonie, et lors de la préparation il nous a demandé si nous étions d’accord de baptiser notre fils. Nous avons accepté (et le remercions une nouvelle fois d’avoir tenu à présenter la vie, l’existence de notre fils plutôt que sa perte) et ses parrains et marraine ont été appelés pour le baptême. Je suis aujourd’hui sincèrement désolé de leur avoir fait vivre un moment si douloureux. Mais je n’ai pas les mots pour leur exprimer ma fierté et ma reconnaissance d’avoir trouvé la force de baptiser mon fils. Vous avez été exemplaires. Je sais que vous ne parviendrez probablement jamais à parler de ça à votre entourage en trouvant les mots, mais nous, nous savons. Merci, du fond du cœur.
A la fin de la cérémonie, j’ai tenu à lire à mon fils une lettre que j’avais écrite juste avant. Je me suis présenté sur le pupitre, face à tout le monde :

Mots pour Louis

 

J’ai dû beaucoup réfléchir au fait de : Est-ce que je prendrai la parole aujourd’hui ? Pour quoi ? Pour qui ?

Sachant que nous avons déjà eu l’occasion de dire à notre bébé tout ce que nous devions lui dire quand il est arrivé par mis nous, et que nous avons eu assez de temps pour ne pas avoir le regret de le laisser partir sans qu’il sache l’amour que nous avons pour lui.
Aujourd’hui nous sommes sereins car nous savons que l’histoire de Louis n’a pas commencé, ni fini le jour de sa naissance.

J’essaye donc de prendre un moment de parole aujourd’hui, en mon nom et au nom de sa maman car dès l’annonce de son arrivée, notre fils a déjà commencé à rayonner sur son entourage.
Il a accordé de nouveaux statuts d’oncle, tante, cousin, grand père, grand-mère, parrain et marraine. Mais surtout il a accordé son statut à sa maman et son papa.
Durant toute cette période nous avons fait découvrir à Louis notre petite vie quotidienne, notre famille, nos amis, le feijao et le chocolat (particulièrement réactif à ceux-ci), la musique, et la chaleur des mains de ses parents qui lui mettent du beurre de karité le soir avant de dormir… Toutes ces choses qui aujourd’hui font que Louis a eu le temps de connaitre sa propre vie.
Mais il n’a pas fait que recevoir. Notre bébé a aussi donné en retour. Il nous a donné sa maturité et son amour. Il en avait tellement que quelques mois plus tard il s’est débrouillé pour nous faire marier.
Je pensais aimer ta maman de toute mes forces jusqu’à ce que tu arrives mon fils. Tu es arrivé il y a 6 jours, et aujourd’hui encore, je ressens cette sensation que tu m’as transmise quand je t’ai tenu dans mes bras.
Et si notre bébé a eu un immense impacte sur ses parents avant son arrivée, il a étendu son influence sur son monde. Nous n’avons jamais été si proches sa mère et moi (et probablement jamais aussi forts avec le temps), certaines personnes se sont avouées des vérités enfouies de près de 30 ans et des langues se délient sur ce secret de ces étoiles qui montent trop vite… Toutes ces choses nous confortent et nous donnent espoir que la vie de notre petit bébé a importé. Que les gens autour de lui n’oublieront pas son passage par mis nous et prennent conscience de la marque qu’il a laissée derrière lui et avec laquelle nous devons tous maintenant apprendre à vivre.

Je voulais également prendre la parole aussi car depuis le début de la grossesse, nous n’avons connu que du bonheur, de la joie et de la tendresse. De la gourmandise, de l’impatience et surtout beaucoup d’amour (que nous n’avons vraiment compris qu’une fois qu’il était dans nos bras). Jamais nous ne nous sommes disputés, avons ressenti de colère ou d’amertume. Comme je viens de le dire, Louis n’a fait que rayonner à travers nous, et à déjà contagionné tout son entourage de cette énergie. Je voulais donc rappeler en son nom, qu’au-delà de cette atroce douleur, de ce manque et de ce vide qu’il a laissé derrière lui, se cache aussi un amour indescriptible et inépuisable. Louis incarne le meilleur de sa maman et de son papa et je suis convaincu que c’est de cette manière qu’il voudrait qu’on pense à lui.

A toi mon fils,
je voulais profiter de cette ultime occasion pour te dire de vive voix à quel point ta maman et moi sommes comblés. Je n’avais pas conscience de porter un tel amour en moi. Merci beaucoup de m’avoir aidé à le comprendre. Je suis tellement fier de toi mon bébé. Fier de ce que tu représentes et de ce que tu as fait pour nous. Fier que tu sois mon fils.
Je veux encore te rappeler à quel point je t’aime. Tu peux rester assuré que ta maman et moi prendrons bien soin l’un de l’autre.

Une fois ma lecture terminée nous nous sommes mis en route pour aller au cimetière. Nous nous sommes mis traditionnellement en ligne derrière le corbillard qui a conduit jusqu’à la rangée dans laquelle notre bébé allait reposer. Une fois le véhicule ouvert, un membre de la pompe funèbre s’est présenté à moi :
« – Est-ce que vous voulez le porter jusque-là ? »
Ça restera à jamais le moment le plus difficile et le plus traumatisant de ma vie. Pourtant je remercie cette personne d’avoir pensé à moi, son papa, pour accompagner mon bébé jusque-là. J’ai été très déstabilisé par sa demande, mais j’ai accepté. Je me suis dirigé vers le coffre ouvert du corbillard, me suis penché sur son petit cercueil blanc, et je l’ai pris dans mes bras. Grâce à ça j’ai pu parler une dernière fois à mon fils. J’ai marché lentement (pour avoir le plus de temps possible avec lui) jusqu’à son emplacement qui était presque au bout de la rangée. Toute ma marche, je n’ai jamais levé les yeux. Je les ai laissés sur mon fils. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, que papa et maman resteront avec lui jusqu’à la fin. Je lui ai demandé de jeter un œil sur toutes ces personnes qui étaient venues pour lui, pour lui dire au revoir. Qu’il pouvait être fier de lui, que moi j’étais fier de lui. Je lui ai dit à quel point nous l’aimions, je l’ai remercié pour tout l’amour qu’il nous a donné.
Puis mes mots ont été trop brusquement coupés car j’étais arrivé à l’emplacement.

Nous sommes le 17.06.2021 au moment où j’ai repris l’écriture de ce travail. Il faut comprendre que le fait d’écrire, de chercher les mots les plus adaptés impliquent un gros travail d’introspection et de mémoire sur ce qu’on ressent. Et c’est presque aussi épuisant émotionnellement que de vivre le moment décrit. J’ai dû m’y prendre à plusieurs fois pour écrire. Et la douleur de l’adieu à mon fils est aussi profonde intense et vive, que l’amour éprouvé lors de ma rencontre avec lui.
Je ressens encore aujourd’hui aussi fortement que ce jour, le désespoir de lâcher prise sur mon enfant. J’ai voulu rester près de lui, j’ai voulu dire à tout le monde de partir et de m’allonger à ses côtés. Qu’on nous recouvre de terre ensemble parce que rien ni personne n’avait le droit de nous séparer. J’allais défier quiconque oserait m’empêcher de rester près de mon fils ! Qui aurait osé m’en empêcher ? Qui aurait osé me retenir ? J’aurais déversé toute ma douleur, ma force et ma haine sur cette naïve personne qui aurait osé se mettre entre moi et mon fils. C’est un micro moment de démence que je regrette presque qu’il n’ait pas eu lieu. Pourtant je ne l’ai pas fait. Je ne suis pas descendu dans sa tombe pour m’allonger auprès de lui. Je n’ai eu personne à défier. Pas par « convenance sociale », mais par lâcheté. J’ai été trop lâche pour rester auprès de mon fils. Ça en est presque un regret aujourd’hui. Comme si je n’avais pas fait tout ce que j’aurais pu pour rester près de lui. Et il y avait sa maman. Elle, respirait toujours. Elle se tenait toujours debout, à mes côtés. Qui serais-je pour lui faire vivre, à elle, une douleur qui se rapprocherait de celle que nous étions déjà en train de vivre ? Pour la première fois, ma culpabilité a été plus forte que ma détresse et j’ai tendu des bras mon fils à la personne qui l’a déposé dans sa tombe. Si j’ai « dû » rester auprès de sa maman, je n’ai pas laissé mon fils tout à fait seul pour autant. Une partie de moi est bien restée auprès de lui. C’en est presque physique. Si mon propre entourage lit ces mots un jour, j’espère (de bonne foi) qu’ils perdront l’innocence de croire que je pourrais un jour « redevenir comme avant ». Parce que ça n’arrivera jamais. On pourrait dire qu’une petite partie de moi est morte, c’est peut-être vrai. Mais je préfère me dire qu’une petite partie de moi est simplement partie avec mon bébé, pour ne pas qu’il soit seul. Pour que son papa le protège et l’accompagne où qu’il soit. C’est à ça que servent les papas, non ?

Après avoir dit au revoir à notre petit bébé, nous sommes rentrés chez nous. Le parrain de mon fils et ses parents nous ont accompagnés et nous avons longuement parlés. Ce n’est que là que j’ai pris conscience du chagrin de son parrain, mon ami. A quel point il a été fort pour nous. Jusqu’à la fin il nous a caché sa propre peine pour nous. Grâce à lui, nous avons pris une nouvelle fois conscience que d’autres personnes que Camila et moi ont souffert en perdant Louis. Je te remercie mon ami, toi et ta famille du fond du cœur. Pour ta force, celle qui t’a permis de revenir jusqu’à chez moi. De t’être assuré que je rentrerais bien à la maison. Celle qui t’a permis d’être si digne pendant le baptême de mon fils alors que tu n’es pas croyant toi-même. J’ai bien conscience de ta dévotion envers nous, et je te promet que le jour venu, je te rendrais pareille dévouement. Un jour ce sera moi, nous, qui serons là pour toi. Et si je garde espoir que mon fils ressente l’amour que j’ai pour lui de là où il est, j’espère que tu as une idée de la fierté qu’il a de t’avoir pour parrain.

Il ne nous restait plus qu’une chose à faire, trouver un tailleur de pierre pour offrir une sépulture à notre petit bébé. Nous avons fait le tour de quelques tailleurs de pierre et marbrerie pour finalement trouver celui que nous avons choisi : Opsomer , à Flémalle.
Nous avons été très bien reçus, et de manière très professionnelle, on nous a expliqué que nous devrions attendre plusieurs mois avant de pouvoir installer une pierre. Car la terre ayant été remuée, il fallait laisser du temps pour qu’elle s’affaisse à nouveau. Si on avait déposé la pierre trop tôt, alors celle-ci se serait inclinée ou brisée avec l’affaissement de la terre à travers le temps. Alors nous avons commandé la pierre, et nous avons décoré la tombe de Louis comme on a pu : avec de la terre, des écorces et des fleurs. Au fil du temps, nous nous sommes rendus compte que Louis recevait parfois de la visite sans que nous le sachions, car une nouvelle petite fleur ou décoration arrivait de nulle part sur sa tombe.
Aucun mot n’aura plus d’effet que ce genre de geste. N’ayez jamais peur de dire à votre entourage que vous vous êtes rendus sur la tombe d’un être qui leur est cher, de leur dire que vous avez porté des fleurs ou quelque chose à cette personne. Rien ne leur fera plus plaisir. On nous a beaucoup dit « je ne voulais pas te le dire pour ne pas remuer ta peine »,  » Je ne savais pas si j’avais le droit de te le demander ou si c’était trop personnel », »J’avais envie d’y aller mais je ne savais pas/plus exactement où c’était ».
=> Ne présumez de rien : dites-le, demandez et allez-y. Soyez assuré d’avoir la permission, la bénédiction de cette personne. On sera toujours heureux et serein de vous dire ce que vous voulez. On sera toujours heureux et soulagés de savoir que Louis aura de la visite. Il n’y aura jamais de mauvais moment pour parler de notre fils.
Finalement, nous avons été tellement touchés par l’apparition de « petites fleurs et décoration clandestines » que nous avons optés pour une jardinière : une pierre tombale avec une stèle, un contour, et l’intérieur ‘vide’ pour que nous et ceux qui le veulent, continuent à y mettre un petit peu d’eux ou un petit cadeau pour notre petit garçon.

Mon fils ayant été déclaré et reconnus par l’Etat, nous avons eu droit à la prime de naissance. Celle-ci a directement été versée (dans son intégralité) aux services des pompes funèbre (belle ironie…). Pour la pierre tombale, nous avons reçus de l’aide de quelques proches pour nous aider à la fournir. Ça m’amuse d’y penser aujourd’hui. Pas parce qu’on nous a donné de l’argent, mais parce que ça matérialise/concrétise l’amour que ces quelques personnes ont pour notre enfant. Et Dieu sait que nous avons besoin de traces matérielle pour nous aider à prendre conscience d’une chose qui a été si brève, impactante et importante de notre vie.
Camila a donc eu droit à ses congés maternité, et moi de même. Les congés du papa étant bien plus court, j’ai repris le travail.
Dans mon cas ça m’a fait beaucoup de bien dans l’immédiat. Je n’avais pas tellement besoin de voir mes collègues (et d’ailleurs, nous avons mis beaucoup de temps pour revoir nos amis et notre famille), mais un centre de demandeur d’asile est un bon endroit pour se rappeler que nous ne sommes pas les seul à souffrir. Ça « normalise » presque ma situation. Combien de ces personnes là-bas n’ont pas perdu un parent, un enfant ou un proche d’une manière encore plus cruelle que moi ? Et même ceux qui ne parlaient aucune des langues que j’utilisais ont trouvé de meilleurs mots et gestes que beaucoup de mes proches. Leur regard et leur voix sont plus riches en communication que le plus éloquent des français. Pas que je me réjouisse de leur souffrance, c’est juste, le fait de me sentir moins seul, moins isolés.
Etant moi-même éducateur pour Mineur Etrangers Non-Accompagnés, mon travail est très épuisant émotionnellement parlant. Grâce à ça, j’ai pu m’oublier en eux quelques temps. Et qu’on me le dise ou non, c’était pour un mieux. Plus je travaillais, moins je pensais à ma peine.
Cela m’a même rendu meilleur en tant que travailleurs. En effet certains résidents du centre viennent ici pour survivre, trouver une vie meilleure. Certain(e)s d’entre eux pensent qu’ici la souffrance n’existe pas et malheureusement, par moments, certains d’entre eux manifestent leur tristesse et frustration en dirigeant leur colère sur nous. Parfois, certains de mes collègues peuvent y mettre tous leurs efforts pour rétablir une situation, rien n’y fera. Mais quand je parviens à trouver le bon moment, je leur explique ce que je viens de traverser. Le fait de ‘moi’, ‘le belge’, trouve des mots si similaires à leur propre souffrance prouve que je peux comprendre leur propre peine. Et cela parvient parfois à calmer certains résidents de manière plus profonde que n’importe quel autre moyen, à tisser un lien de proximité, intimité même avec eux. A ces moments-là, c’est moi qui arrive à « normaliser » et accueillir leurs émotions, leurs « bagage psychologique », à intégrer leur propre souffrance par mis nous.
A nouveau, en reprenant le travail j’ai été tristement surpris de voir plusieurs de mes collègues venir à ma rencontre pour me raconter qu’eux aussi ont perdu un enfant toujours trop tôt.
Au même titre que la grossesse, le deuil a téléphoné à « M./Mme Tout le Monde » pour me dire quoi faire. Je n’ai pas le courage d’énoncer trop d’exemple mais par pitié, dire « je connais quelqu’un qui…et il a fait ça pour… » ça ne marche pas. Ça énerve, et ça frustre. Sauf qu’on ne peut pas vous le dire pour ne pas vous offenser (sinon c’est nous qui passons pour des méchants). Et ne prétendez pas non plus croire que vous pouvez comprendre ou imaginer. Sans le vivre, ce n’est pas possible (et c’est très bien comme ça. Personne ne devrait comprendre une si horrible réalité). Et quand bien même « vous-mêmes » auriez vécu la même chose, mon lien avec mon fils n’est pas exactement le même que celui qui tu as avec ton enfant. Différentes personnes, différents liens, amour, bagage, vécu. Alors « non » tu ne peux pas « exactement » ressentir ni comprendre ce qu’on ressent. Parfois, la meilleure chose à faire est de ne rien dire. Faire savoir que vous êtes là en cas de besoin est suffisant (et il n’y a parfois même pas besoin de le dire avec des mots). Continuer à nous inclure dans les discussions, invitations à des soirées, activités, … nous aide plus que n’importe quel « conseil ». Même si on ne répond pas, qu’on ne dit rien ou qu’on refuse. Le fait de nous sentir exister aide. Essayez juste de ne pas, en faisant ça, nous faire sombrer dans l’indifférence. N’oubliez pas ce que nous venons de vivre, n’oubliez pas nos enfants…
Au contraire, posez des questions à ces personnes. Demandez-leur comment était leur enfant, qui ils étaient, à qui ils ressemblaient et ce qu’ils aimaient. Demandez-leur s’ils ont des souvenirs ou des photos. Comme je l’ai dit au début, « tout qui est parent sait qu’une relation avec son enfant commence bien avant la naissance ». Les parents ont une histoire à raconter, des souvenirs à partager et des photos à montrer.
Pourquoi peut-on librement parler de nos grands-parents, vieux oncles et tantes décédés, mais qu’il est si interdit de partager les mêmes histoires quand il s’agit de nos enfants. S’ils ne sont plus par mis nous, nous, parents, avons besoin de continuer à faire exister nos enfants dans ce monde. Nous ne les ferons jamais revivre, mais nous voulons continuer à les faire exister dans notre cœur, mais aussi dans vos esprits. Pourquoi est-ce si interdit de vous en parler ? Certains de mes amis ont même peur de mettre une photo de leur enfant décédé dans leur salon de peur de déranger leurs potentiels invités. Et ils ne sont pas du tout des cas isolés. En ce qui me concerne, Louis fera plus partie de ma vie que beaucoup de personne autour de moi. Si ces personnes veulent de moi dans leur vie, ok, avec plaisir. Mais ils prennent tout : mes bonnes choses et mes moins bonnes. Et si voir une photo de mon fils sur ma cheminée vous dérange alors vous n’aurez rien de moi. Mon fils existe plus à mes yeux que beaucoup de personne et leur égocentrisme. Donc si on veut de moi dans son entourage, on me prend pour mes bonnes choses, mais aussi les moins bonnes. Sinon, c’est pas la peine.

Plusieurs semaines plus tard, les résultats de l’autopsie sont arrivés, mais ‘vides’ : il n’y a aucune raison connue par la science aujourd’hui pour expliquer le fait que le cœur de notre fils s’est arrêté. Ce n’est pas lié à la génétique de Camila, ni la mienne, ni la nôtre combinée. Ce n’est pas un accident de conception ou développement, bref : « C’est comme ça ».

Avec le temps, beaucoup de temps, Camila et moi nous sommes retrouvés. Nous avons recommencé à voir nos amis, nos familles. Il y a toujours cette culpabilité à profiter des bons moments là où Louis n’est pas là pour en profiter avec nous, ce « poids » que nous portons constamment avec nous comme si nous n’avions plus le droit d’être heureux, mais c’est à nous à apprendre à vivre avec notre histoire. Mais du coup, n’aillez jamais la naïveté de croire que les gens comme nous vont « mieux » aujourd’hui parce que vous nous avez vu sourire, nous amuser en soirée, parce qu’on est partis en vacances. Dans le fond, on a été marqué au fer rouge. Quand bien même ça cicatriserait un jour, il y a des sortes de brulures qui resteront palpables et visible toute notre vie. Et on ne veut même pas qu’elle se soigne. Elle fait partie de nous aujourd’hui, elle est importante, c’est une des marques de son passage à Lui. On la chérirait presque si elle n’était pas si douloureuse.
Nous avons bien tenté une assistance psychologique, mais bien qu’elle soit très pertinente dans certains cas, elle ne nous a pas été d’une grande aide.
Pour nous aider dans notre progression, l’hôpital de la Citadelle nous a contacté (ayant accouché au MontLégia nous avons été un peu surpris d’entendre parler d’eux). Ils nous proposaient de participer à des groupes de discussion en vidéo-conférence (Covid-19 oblige) pour parents traversant un deuil périnatal. Nous avons accepté l’invitation. Pendant quelques mois, à raison d’une fois par mois, nous avons rencontré virtuellement plusieurs personnes ayant traversé des histoires à la fois toutes différentes et similaires. Certains ont eu une histoire proche de la nôtre, d’autres devaient, en plus de gérer leur propre deuil, gérer une culpabilité liée à une Intervention Médicale de Grossesse, ou bien d’autres complications. Aucune histoire n’était plus enviable, aucune plus difficile ou plus facile que la nôtre. Rencontrer tous ces gens nous a une nouvelle fois fait prendre conscience du nombre de petites étoiles partie trop vite. La Belgique étant petite, nous avons même rencontré au travers de ce groupe les parents qui avaient le même gynécologue que nous, qui avaient perdu leur enfant quelques jours avant nous. Mettre un visage sur leur histoire nous a tristement fait du bien.

Plus tard, nous sommes partis voir la famille de mon épouse. Elle qui a tout vécu de loin, elle qui n’a pu assister ni à notre mariage, ni à la naissance, ni à l’au revoir de notre fils. Nous étions tellement frustrés que nous avons demandé à mon beau-père de nous remarier, religieusement cette fois. C’est finalement son ami, le prêtre responsable de leur paroisse, qui nous a mariés. Quelques jours plus tard, le covid battant son plein au Brésil, c’est mon beau-père qui a officié en toute intimité une cérémonie religieuse d’au revoir à son petit fils. Nous avions besoin de ça. De retrouver un équilibre avec la famille de Camila. De les inclure dans notre deuil, et eux de nous inclure dans le leur…
Ils ont une variante du christianisme tout à fait singulière : le Seicho No Ie. Une variante du christianisme importée par l’immigration japonaise au Brésil. Cette approche qu’ils ont de la mort m’a beaucoup réconforté. Selon eux, tout être vivant sur terre « mourra quand il mourra », « parce que c’est comme ça, son heure était arrivée ». Pour être plus exacte, tout corps vivant sur terre est habité par une âme. Et c’est cette âme qui « décidera » de notre mort. Celle-ci va choisir son hôte, et mûrir, se développer et gagner en maturité au travers des différentes expériences qu’elle vivra sur terre. Une fois qu’elle aura appris tout ce dont elle a besoin, elle pourra s’en aller dans les cieux.
Quand j’ai reçu cette explication, j’étais très insatisfait. Ça voulait presque dire que mon fils avait choisi de partir. Pourquoi un petit garçon voudrait fuir ses parents si vite ? Etions-nous tellement indignes de vivre avec lui ?
En répondant ça à mon beau-père, celui-ci m’a corrigé :
« – Regarde-moi. Pourquoi crois-tu que je sois en vie depuis si longtemps ? C’est parce que mon âme n’a pas appris tout ce qu’elle devait savoir, parce qu’elle était encore très immature et donc, loin d’être prête à s’élever. L’âme de Louis, elle, était déjà très mature. Il ne lui manquait que très peu de chose afin de pouvoir monter dans les cieux ».
On lui a demandé quoi, qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir eu le temps de vivre de si important et que ça soit si essentiel pour lui de faire un passage si bref auprès de nous, avant de pouvoir repartir ?
« – Qu’est-ce que vous avez ressenti en étant près de lui ? Quel sentiment avez-vous pu partager en sa compagnie ? Quelle est la seule chose que vous avez pu lui donner ? »
La réponse est venue si vite qu’elle paraissait ridicule. Nous n’avons fait qu’aimer notre fils. De là mon beau-père s’est allongé sur sa chaise, soulagé et fier de notre observation.
« -L’âme de mon petit-fils avait une grande maturité et sagesse. Bien plus que la mienne manifestement. La seule chose qui lui manquait, c’était de l’amour, le vôtre. Une fois qu’il a reçu cela, il n’avait plus besoin de rien. Il a pu partir en paix ».
Je trouvais que cette pensée restait un peu égoïstement cruelle, et pourtant ça me réconfortait. Parce que si c’était vrai, alors Louis nous a bel et bien connus, il a bel et bien ressenti notre amour pour lui. Au point qu’il a pu partir serein là où il est. Tant qu’il va bien, je peux encaisser ce qu’il me reste à vivre presque sereinement.

Un jour, rentrés en Belgique, Camila m’a réveillé le matin :
« – Il y a un petit grain de sésame dans mon ventre ».
Nous suivions la grossesse de Louis au travers d’une application qui comparait la taille de l’embryon avec celle d’un fruit ou légume.
Louis allait avoir un petit frère ou une petite sœur !
Pour les curieux, c’était bien voulu. Mais nous ne voulions rien envisager avant de recevoir les résultats de l’autopsie qui avait été effectuée sur Louis.

J’imagine que toutes les personnes qui ont eu un bébé arc-en-ciel (ces bébés qui arrivent après un bébé décédé trop tôt, ceux qui créent ce pont qui relie nos amours et espoirs pour nos petites étoiles avec notre monde) ont traversé ou traversent la même chose que nous.
Pour Louis c’était toujours « tout feu tout flamme » : de l’amour, de la joie et de l’enthousiasme. Cette fois-ci, bien que l’amour gagne peu à peu du terrain, la terreur reste le sentiment le plus puissant chez moi.
Je me passerai une nouvelle fois des conseils de ‘M./Mme Tout le monde’ : « oui je sais, mon enfant n’est pas lié à Louis », « il n’y a aucune raison de … », « ce n’est pas parce que c’est arrivé à Louis que … », mais je mets au défi quiconque ayant traversé ce que nous avons traversé de mettre ce genre de phrase en pratique. Alors s’il vous plaît : stop !
Cette terreur, cette retenue d’aimer et de se projeter sur ce nouveau bébé est en fait un système de défense. J’ai un profond respect pour les parents ayant survécu à la perte de plusieurs enfants (peu importe si c’est avant ou après l’accouchement). Moi je sais que si je me projette autant sur ce nouveau petit grain de sésame (qui fait en fait la taille d’une aubergine à l’heure où j’écris ces lignes 😊) que ce que je l’ai fait pour Louis, et qu’il devait à nouveau arriver malheur, je n’y survivrai pas cette fois-ci. Même si Camila reste, moi, je partirai près de mes enfants s’il y a une chance qu’ils soient là, quelque part. Donc si je me ferme sur ce petit arc-en-ciel, c’est pour garder un peu de force et de volonté pour rester auprès de Camila. Je demanderai à quiconque qui voudrait forcer un parent (étant dans la même situation que nous) à plus se projeter sur un avenir supposément plus positif, de se retenir. Et de respecter ce mécanisme de défense. Ce n’est pas par volonté ni manque d’amour envers ceux qui nous sont chers. C’est par peur. Peur de devoir revivre ça une deuxième fois, peur de ne pas pouvoir y survivre ça (et par conséquent, abandonne ceux qu’il aime dans ce monde).
Du coup nous avons procédé de manière très différente pour ce petit bébé. Nous avons gardé la nouvelle pour nous le plus longtemps possible. Et quand il était devenu impossible (de par la taille du ventre de Camila) de le cacher, nous n’informions que les personnes à qui nous ne pouvions échapper, sauf la famille directe. Avec le temps j’ai réalisé que certaines personnes de mon entourage se sont senties « vexées » de ne pas avoir été informées de cette nouvelle. Elles ont vécu ça comme une manifestation de désintérêt pour elles.
J’espère sincèrement qu’un jour ces personnes mettront la main sur ce travail et comprendront que ce n’était absolument pas personnel. Pour les plus têtus d’entre elles, alors il est temps qu’elles ouvrent les yeux sur leur égocentrisme. Nous ne devons rien à personne, sauf à nous-mêmes. Si un jour ces gens survivent à ce que nous avons vécus alors ils auront un mot à dire. D’ici là : « merci, mais non merci ».

Et voilà où nous en sommes aujourd’hui. Louis à toujours sa place par mis nous. Dans notre cœur, dans notre esprit et dans les esprits de ceux qui s’intéressent toujours à lui. Dans celui de sa famille et de nos amis. Dans celui de toutes les personnes bien intentionnées à son égard. Je maintiens aujourd’hui que son existence importe plus pour nous que celle de bien des personnes. Qu’il ne faut certainement pas se bercer de naïveté : Camila a sa propre place bien à elle dans mon cœur, mais Louis reste aujourd’hui la personne que j’aime le plus au monde.
Pourtant, je me souviens « avoir cru l’aimer » quand il était dans le ventre de sa maman, alors qu’en fait, mon cœur a explosé d’amour seulement quand je l’ai tenu dans mes bras.
Je garde donc espoir pour notre petite Alice qui trace lentement sa route vers nous. Elle sera notre arc-en-ciel sans le savoir. Si je n’ai compris que ‘tardivement’ mon amour pour Louis, j’ai espoir qu’Alice me fasse la même surprise, découverte que son frère. Une autre source d’amour pour une autre petite personne 😊
Nous avons peur de ne pas parvenir à trouver un équilibre stable une fois qu’elle sera arrivée. Nous voulons qu’elle ait sa propre place par mis nous, mais nous voulons aussi qu’elle grandisse en ayant conscience de l’amour que nous portons pour son grand-frère. Mais à quoi bon s’inquiéter. Si Louis a pu trouver son chemin par mis les petites étoiles, Alice pourra trouver le sien par mis nous.

Avant de terminer, je voulais une nouvelle fois, du fond du cœur, remercier toutes ces personnes sans qui nous n’en serions pas là dans notre deuil aujourd’hui. Que ce soit notre famille, nos amis, notre entourage (et même la boulangerie en face de notre maison qui a apporté des fleurs au funérarium), nos collègues de travail, au personnel médical quel qu’il soit, à toutes ces personnes qui ont traversé une épreuve similaire et qui, au lieu de chercher de l’aide, pensent à apporter la leur auprès de nous. Je remercie aussi les personnes qui se sont occupées de notre entourage. Nous étions peut-être les premiers impacté, mais eux aussi ont eu besoin d’aide. Merci à vous tous sans qui nous n’en serions pas là aujourd’hui. Je peux être plus confiant et serein aujourd’hui à l’idée qu’Alice sera si bien entourée quand elle sera par mis nous. Merci à mon épouse qui n’a pas perdu foi en moi, qui m’a soutenu dans l’épreuve la plus difficile de ma vie. Merci à tous, du fond du cœur.

 

 

 

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